LE CONSOMMATEUR DE VIN DEMAIN LA FILIÈRE VITICOLE FACE AUX NOUVELLES ATTENTES DU CONSOMMATEUR
Résumé
Un professionnel de la filière, ancien délégué national de l'INAO et ancien directeur d'interprofession, s'interroge sur la figure mystérieuse du consommateur de vin de demain
LE CONSOMMATEUR DE VIN DEMAIN
OU LA FILIÈRE VITICOLE FACE AUX NOUVELLES ATTENTES DU CONSOMMATEUR
Petit rappel introductif : la filière des Vins et Spiritueux peut se glorifier d’être le premier fleuron de l’agriculture française et l’un des plus beaux de l’économie du pays. En effet, avec près de 16 milliards d’euros d’excédents en 2022, elle constitue le deuxième poste de notre excédent commercial, juste derrière l’aéronautique…
Mais parlons tout d’abord de la situation actuelle
Si nous analysons la situation actuelle et si nous nous projetons dans l’avenir, la première chose qui nous saute aux yeux, c’est que le consommateur de vin sera de moins en moins français et donc que nous devrons le recruter à l’étranger.
Songez qu’il y a une soixantaine d’années, la consommation annuelle moyenne d’un français adulte (les deux sexes confondus) se situait aux alentours de 120 litres de vin (et non pas d’alcool comme disent les mauvaises langues pour mieux stigmatiser le produit) alors qu’elle est tombée aujourd’hui un peu en dessous de 40 litres ! Évidemment le chiffre de 120 litres par an doit vous sembler énorme, pourtant quand vous entendez le Président de la République déclarer qu’il consomme du vin midi et soir, cela ne vous choque pas et vous vous dites que c’est un fin gastronome, non ? Un petit calcul montre que s’il consomme ne serait-ce qu’un verre par repas, c’est-à-dire environ 30 centilitres par jour, cela représente tout de même 110 litres au bout d’une année…
En France aujourd’hui, les plus de 65 ans représentent 46 % des achats de vin en volume, les 40 à 64 ans 40 %, et donc les moins de 40 ans seulement 14 % !!! Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la déconsommation en marche n’est pas liée à l’âge des consommateurs, mais à la génération, ce qui est bien plus inquiétant. Autrement dit, quand un consommateur régulier disparaît, il faut 6 consommateurs occasionnels pour le remplacer !
Que s’est-il donc passé dans notre beau pays pour que l’on ait réussi à marginaliser la gastronomie française dont le génie repose sur l’art d’apparier les mets et les vins ? Il y a plusieurs raisons à cela :
- Le développement des familles monoparentales chez les jeunes générations qui laisse de moins en moins de place pour le partage des repas familiaux. Et plus généralement, 40 % des Français et Françaises vivraient seuls actuellement.
- La déstructuration et la tendance à l’allègement des repas provoquée par la concentration urbaine et le souci pondéral des consommateurs et consommatrices.
À noter que ces deux premiers facteurs altèrent la transmission par le cercle familial et repoussent à un âge de plus en plus avancé (généralement vers 35 ans) la découverte du vin.
- L’intérêt grandissant des jeunes consommateurs pour la bière avec le développement des micro-brasseries que tout un chacun peut développer dans son garage (donc beaucoup plus facile que de construire une entreprise viticole, car beaucoup plus rapide et demandant bien moins de capitaux)
- La consommation dès le plus jeune âge de boissons sucrées qui prépare le virage vers celle de cocktails avec l’adjonction de spiritueux à 18 ans…
- Et, last but not least, le prohibitionnisme ambiant (avec en particulier la loi EVIN réglementant la publicité) qui touche principalement le vin présenté comme la boisson nationale à bannir, alors que pourtant les travaux de l’INSERM ont montré les bienfaits sur la santé de la consommation gastronomique (et donc modérée) de vin (rouge en particulier par ses polyphénols ou tanins) : courbe en J, « French Paradox ». Et le paradoxe du paradox, c’est que la consommation de vin rouge se trouve davantage touchée (Par exemple, on parle d’arracher 20 000 hectares sur les 120 000 hectares du Bordelais, qui voit la demande fléchir en France et surtout en CHINE suite à la lutte contre les cadeaux d’entreprise du président chinois avec des importations divisées par deux ces 5 dernières années alors que nos amis du CIVB avaient beaucoup misé sur ce marché (30% de leurs exportations il y a 7 ou 8 ans).
Venons-en maintenant au thème central de l’exposé
Dans cette analyse, nous ferons essentiellement référence à la consommation des produits alimentaires, dont les vins, non seulement parce qu’ils sont très nombreux et marqués par leur terroir ou leur histoire, mais aussi parce qu’ils intéressent le consommateur au quotidien, ce qui n’exclut pas évidemment les références à d’autres types de produits…
I. Considérations générales
Les français sont de plus en plus sensibles à l’origine et à la qualité des produits qu’ils consomment, mais ils sont aujourd’hui confrontés à une prolifération de signes, les signes officiels traditionnels sur l’origine et la qualité (exemple AOC ou AOP, label rouge…) se trouvant bousculés, voire noyés dans une jungle de signes tels que labels régionaux (« Produit en Bretagne », « Marque Savoie », « Savourez l’Alsace », etc…), nouveaux signes patriotiques (« Origine France garantie » approuvé par l’Assemblée Nationale en 2011 qui impose que la moitié au moins de la valeur du produit ait été générée en France – ce qui est un leurre quand on connaît les différences énormes de coût horaire selon les pays…) ou encore lignes de produits de la Grande Distribution (« Reflets de France », « Saveurs de France », « Patrimoine gourmand », etc…), tout ceci avec des cahiers des charges et donc des garanties évidemment très variables non seulement sur l’origine des matières premières, mais aussi sur la qualité des produits. …). Les marques commerciales s’y mettent à leur tour pour décliner leur gamme de produits (ex : Troussepinette « Vendée », « Noirmoutier », ou « La Guérinière » alors que tout vient du même tonneau !). À côté de cela, nous voyons actuellement proliférer les démarches éthiques !
Résultat nous recensons aujourd’hui 400 signes, labels et démarches en France, ce qui fait de notre pays le champion du monde !
Dans le même temps, les producteurs d’AOC eux-mêmes cherchent à élargir le cadre de définition de leurs produits pour répondre aux nouvelles sensibilités des consommateurs (exemple du vin nature) jusqu’à affaiblir les repères traditionnels pourtant indispensables pour les consommateurs et in fine pour les producteurs eux-mêmes !
Après la fièvre acheteuse des années 60 ou 70, serions-nous atteints de schizophrénie ?
Ce qui est certain, c’est que nous sommes passés d’une vision « verticale » d’une multitude de produits locaux, qu’ils soient marqués par leur terroir d’origine ( comme le sont les AOC ou AOP de vins et de fromages pour n’évoquer que les plus célèbres) ou par un usage local de transformation (exemple : rillettes du Mans, charcuterie alsacienne, saucisse de Toulouse, andouillette de Troyes…), à une vision « horizontale » de démarches standardisées sur les modes de production ou de consommation (agriculture biologique ou biodynamique ; logo HVE (Haute Valeur Environnementale qui se fonde sur des indicateurs relatifs à la biodiversité, la stratégie phytosanitaire, la gestion de la fertilisation et celle de l’irrigation), collectif « nouveaux champs » qui porte depuis 2018 le label « Zéro Résidu de Pesticide » sur les fruits et légumes, label étendu à la filière « vin » en 2020 ; respect du bien-être animal ( Fin 2018, 3 associations ont lancé la première étiquette « bien-être animal » en France, aujourd’hui visible sur 10 % des poulets (de A pour supérieur à E pour minimal). Trois ans après, ce dispositif, qui informe sur les conditions d’élevage et d’abattage des animaux, espère s’étendre à d’autres espèces… Jusqu’à la démarche végan, avec par exemple la décision prise en novembre 2021 par la maire écologiste de Strasbourg de bannir le foie gras des réceptions de la ville ; respect de la biodiversité ; commerce équitable (y compris en France avec les lois EGALIM qui font actuellement polémique); production garantie sans travail des enfants, consommation locale ou locavore ; etc…, RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) la seconde approche ne se substituant pas forcément à la première, mais s’y ajoutant… Nous pouvons dire que nous sommes ainsi passés d’une approche ethnique historique à une approche éthique des marchés, les codes anciens se trouvant, sinon remis en cause, du moins fragilisés !
Un autre mouvement de fond traverse nos sociétés contemporaines : je veux parler de la vision anglo-saxonne de la qualité ou loi des 4 S (Santé, Sécurité, Satisfaction, Service) : ainsi le Nutriscore (préoccupation « santé ») qui a fait récemment son apparition sur les étiquettes, est-il en train de jeter le discrédit sur des produits traditionnels et réputés comme le sont les fromages d’AOP (préoccupation « satisfaction ») : et la colère gronde dans la filière Roquefort ! NB : le 19 octobre 2021, le Parlement européen a en effet approuvé l’affichage obligatoire d’un logo nutritionnel – sans préciser lequel – sur les emballages alimentaires d’ici 2023 ! Le gros problème de ce Nutriscore, c’est qu’il ne tient pas compte de la ration de produit consommée (ex : les frites au four sont classées A pendant que les fromages sont en bas de classement, alors que l’on consommera au cours du repas une masse dix fois supérieure des premières…)
Pour autant, les consommateurs d’aujourd’hui ne sont pas à une contradiction près !
Exemple : la vente en ligne (préoccupation « service »), est un non-sens économique et écologique qui se développe en totale contradiction avec les valeurs éthiques mises en avant par les consommateurs contemporains :
Non-sens économique, car elle court-circuite le réseau du commerce traditionnel et aboutit à la désertification des centres-villes et à la déshumanisation de la vie des villages. En effet, la valeur ajoutée déserte les territoires pour se concentrer sur les grandes fortunes de la Silicon Valley…
Non-sens écologique, car tous les produits achetés en ligne sont livrés individuellement dans des cartons qui contiennent 60 ou 80 % d’air, entraînant la circulation du triple de camions par rapport au transport en vrac…
Autre exemple : contradiction entre démarche AOC qui est collective et qui vise à mettre en avant un produit de forte personnalité et en quantité suffisante pour pouvoir être diffusé à l’échelle planétaire, et démarche « locavore » qui est individuelle et vise au contraire à diversifier les produits de l’entreprise pour les commercialiser localement…
Encore un exemple : viande halal facteur de souffrance animale
Conclusion de cette partie : si ces tendances peuvent apparaître parfois contradictoires, elles ne le sont qu’en apparence, car ces contradictions relèvent d’une réalité de plus en plus complexe !
Autrefois, les usages de consommation étaient corrélés à l’âge ou la catégorie socioprofessionnelle. Or, ce schéma a volé en éclat ! Aujourd’hui en effet, l’individu veut définir son identité par ses choix sociétaux, nécessairement subjectifs, plus que par ses caractéristiques objectives, les choix éthiques prenant le pas sur les classifications traditionnelles ! De la même manière, les nouvelles générations sont plus attachées à l’usage d’un bien ou d’un service qu’à sa possession avec la mise en avant de signes extérieurs de richesse… (on préfère louer son logement ou sa voiture pour ne pas immobiliser ses moyens financiers)
Résultat : on assiste à une diversification des groupes sociaux, la nouvelle société française s’apparentant à un « archipel d’îles s’ignorant les unes les autres » pour reprendre l’expression popularisée par Jérôme FOURQUET, ou si vous préférez, à une société de plus en plus fragmentée !
II Le cas particulier de la filière viticole
La France reste la référence mondiale du vin non seulement parce que c’est le pays qui produit les AOC les plus prestigieuses, mais aussi parce que c’est le pays dont la filière viticole revêt la plus grande importance économique.
Rappelons aussi qu’outre la valeur marchande que représentent les vins, les vignobles jouent également un rôle très important en termes d’attractivité touristique de notre pays ! À elle-seule, la Route des Vins d’Alsace accueille chaque année (hors période de COVID19 évidemment) quelque 5 millions de visiteurs français ou étrangers…
Rappelons enfin que la consommation gastronomique – et par conséquent modérée de nos vins – joue un rôle positif sur la santé des consommateurs, comme l’a si bien démontré naguère le professeur Serge Renaud, de l’INSERM avec sa courbe en J sur la mortalité : bien sûr, les responsables français de la Santé publique n’ont pas voulu l’entendre et il a donc fallu qu’il aille prêcher très loin pour que ses travaux soient pris au sérieux et soient publiés aux USA sous le titre du « French paradox » : c’était en 1991
Pourtant, depuis cette date, rien n’a changé dans notre beau pays. La loi EVIN contre le tabagisme et l’alcoolisme, votée elle aussi en 1991, a fait l’objet des interprétations les plus restrictives de la part du Ministère de la Santé, et il a fallu se battre pour qu’Internet soit admis parmi les supports autorisés pour la publicité en faveur des boissons alcoolisées. Il a même fallu que le Conseil Constitutionnel rappelle que cette loi ne visait pas la consommation, mais seulement l’excès et que par conséquent rien ne devait entraver la publicité pour la consommation raisonnée de nos produits !
Mais le prohibitionnisme continue d’avancer ses pions. Exemple, la dernière campagne de Santé Publique France qui nous explique que pour ne pas aggraver les risques liés à la consommation d’alcool (notez bien qu’on parle d’alcool et non de boissons alcoolisées pour mieux jeter l’opprobre sur le produit), il ne fallait pas dépasser deux verres par jour et surtout pas tous les jours, alors que les résultats obtenus par Serge Renaud démontrent qu’à ce niveau de consommation (2 verres par jour pour les femmes et 3 verres par jour pour les hommes), la consommation de vin apporte des bienfaits, particulièrement en limitant les risques cardio-vasculaires (effet conjugué de l’éthanol en petite quantité et des polyphénols)
Dans un pays qui pratique une politique de santé publique si fallacieuse et si indigne, alors qu’il est dirigé par un président qui déclarait au moment de sa prise de fonction qu’il consommait du vin à table midi et soir, restera-t-il encore des consommateurs demain ?
On peut tout de même l’espérer, même si les consommateurs réguliers sont en train de disparaître sans faire de bruit pour être remplacés par des consommateurs occasionnels ou des non-consommateurs, comment pourront-ils être classés selon leurs aspirations ?
NB : Heureusement, si la consommation a tendance à décliner dans les pays producteurs, elle est plus que compensée par le développement de la consommation des jeunes générations dans les pays consommateurs !
Dans notre pays en tout cas, le futur consommateur de vin n’échappera pas à cette tendance à l’archipellisation ou à la fragmentation décrite en première partie !
Les nouveaux consommateurs se répartiront, selon leurs aspirations, en amateurs des catégories suivantes :
- A) Productions de luxe
Pour être reconnu de luxe, un produit doit être original, esthétique et porteur d’émotions. Il se doit d’être cher et connu du plus grand public tout en n’étant accessible qu’à une élite, et répandu davantage sur le marché international que sur le marché domestique ! Sa possession se doit enfin d’être un marqueur de statut social. On peut citer dans cette catégorie les 1ers Crus classés de Bordeaux, les grandes marques de Champagne ou encore les grands Bourgogne (la vente annuelle des Hospices de Beaune, à but caritatif, lui-même soutenu chaque année par la participation d’une célébrité, donnant le la. Ainsi la pièce de 228 litres qui avait été achetée en moyenne 4800 € à la vente 2005, l’a été 20 500 € en 2020, et la pièce du président est partie à 800 000 € hors frais en 2021, contre 660 000 € l’année précédente ! ce qui fait près de 4000 € le litre avant mise en bouteille). (Rôle joué par le prestige de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, 1396-1467, créateur de l’ordre de la toison d’Or en 1429). Ces produits n’ont aucun souci à se faire, ils trouveront toujours une demande plus forte que l’offre sur le marché, et ceci grâce à ce que les économistes appellent l’élasticité positive du luxe !
- B) Productions traditionnelles
Le vin est à l’origine de l’arsenal juridique patiemment construit en France dès le début du XXè siècle pour protéger les authentiques produits de terroir. C’est ainsi qu’est né le concept d’Appellation d’Origine en 1919, renforcé par la création de la catégorie Appellation d’Origine Contrôlée en 1935, instaurant pour chaque AOC un cahier des charges très précis définissant l’aire délimitée parcellaire, l’encépagement, les rendements et degrés, les modes de conduite de la vigne et les modes de vinification des produits. Chaque AOC réunit une communauté de producteurs, partageant le même signe d’identification et le rendant ainsi plus visible sur les marchés ! Nombre de ces AOC ont acquis un tel prestige à l’international qu’elles restent des références stables dans l’univers en mouvement que nous connaissons aujourd’hui ! Se sont par la suite ajoutés à cela les Vins de Pays, maintenant identifiés sous le signe européen d’Indication Géographique Protégée ou IGP.
NB : le réchauffement climatique est un sujet de préoccupation pour les citoyens, mais ne rentre pas en ligne de compte pour les consommateurs. C’est par contre un vrai sujet pour les producteurs, notamment d’AOC ! l’INAO ainsi que les organisations publiques et professionnelles viennent de briser un tabou en autorisant la création de cépages hybrides de nouvelle génération, cépages qui devront préserver la typicité des cépages traditionnels tout en intégrant les gènes de résistance au mildiou et à l’oïdium apportés par les espèces américaines et en étant plus tardifs que les cépages qu’ils sont sensés remplacés le moment venu si le besoin se confirme ! Problème : certains producteurs préfèrent ne pas attendre, planter des cépages hybrides de nouvelle génération quitte à sortir de l’AOC…
- C) Productions engagées en faveur de l’environnement
C’est à l’évidence cette catégorie qui a connu le plus fort développement au cours des dernières décennies et qui est appelée à progresser encore ! les consommateurs sont en effet de plus en plus sensibles à la réduction des intrants, en particulier des produits phytosanitaires, et orientent par conséquent leurs choix vers les vins issus de l’agriculture biologique ou biodynamique, vers les vins issus de l’agriculture raisonnée, voire vers des vins qui affichent le logo HVE (Haute Valeur Environnementale), ce dernier étant souvent accusé de cannibaliser la démarche bio. Soulignons également la démarche RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) qui dans le domaine du vin peut prendre une dynamique de filière (exemple de Bordeaux Cultivons Demain, ou du projet bas carbone collectif de Champagne : réduction du poids des bouteilles, de celui des cartons, élimination du système antigel par chauffage…). Les consommateurs peuvent aussi se montrer sensibles à des démarches de réintroduction des haies ou de la complantation avec des arbres pour renforcer la biodiversité et favoriser le retour du chant des oiseaux… À l’extrême, ils vont jusqu’aux « Vin nature », produits sans aucun intrant œnologique, pas même le SO2, ou dioxyde de soufre, pourtant indispensable par ses vertus antioxydantes et antiseptiques. On peut certes réussir de tels produits, mais à condition d’avoir une maîtrise parfaite de la chaîne technologique !
Soulignons que ces deux dernières catégories ne sont pas antinomiques l’une de l’autre : un produit d’AOC peut très bien être engagé en même temps dans une démarche environnementale. Une contradiction entre ces deux démarches peut toutefois apparaître lorsqu’il est question d’empreinte carbone : pour des raisons à la fois écologiques et économiques, les consommateurs étrangers risquent en effet de se montrer de plus en plus exigeants sur la mise en bouteille des vins sur les lieux de consommation et la réutilisation des contenants. De telles exigences peuvent conduire à terme à la remise en cause de la loi de 1972 relative à la mise en bouteille obligatoire des Vins d’Alsace dans la région de production, loi qui avait été votée à l’époque pour protéger l’authenticité et l’identité des produits !
- D) Productions accessibles par la digitalisation
Les jeunes consommateurs, qui sont par conséquent les consommateurs de demain, sont de plus en plus connectés sur Internet, sur les blogs qui vantent les mérites de tel ou tel vin, ou encore sur les réseaux sociaux. Ils sont ainsi souvent en rupture avec les codes traditionnels préférant rechercher le contact direct avec le producteur, où qu’il se trouve, appelons-le Monsieur X… Dès lors, peu importe que Monsieur X commercialise ses vins avec la mention AOC ou avec le logo « bio » ou « HVE », les appréciations trouvées sur internet deviennent prépondérantes dans l’acte d’achat ! En outre, le consommateur a ainsi tendance à suivre davantage les avis de ses pairs que ceux des experts patentés ! Cette relation directe entre le producteur et le consommateur pousse à son tour le producteur à s’affranchir lui aussi des codes traditionnels pour se positionner dans une démarche tout à fait personnelle le conduisant à quitter la démarche collective de l’AOC (dont la logique suppose que chaque producteur agisse comme le fait son voisin, en choisissant par exemple des cépages ou des méthodes de vinification non prévues au cahier des charges), ou à la trahir en diversifiant l’AOC à l’extrême (exemple des blancs macérés comme des rouges en Alsace, donnant ces nouveaux vins oranges… ou aussi celui des vins désalcoolisés, ou encore celui des vins nature produits sans aucun intrant…) et lui faisant abandonner les repères pourtant nécessaires à sa reconnaissance par le marché !
- E) Productions locales
Une nouvelle tendance se rencontre chez les consommateurs désireux de réduire leur impact sur l’émission de gaz à effet de serre : celle du « consommer local » ou « pratique locavore », afin de réduire les distances parcourues pour les transports de produits alimentaires (notons au passage que les transports intercontinentaux de produits manufacturés chinois n’émeuvent pas grand monde. La préférence nationale est certes de plus en plus mise en avant dans l’espace médiatique et une étude a montré que les consommateurs sensibilisés à la relocalisation des productions manufacturières étaient prêts à payer 15 % plus cher les produits analogues produits sur notre sol ; mais 15 % de plus-value n’est certainement pas à la hauteur de la différence de coût de revient…). Un autre but de la pratique locavore est de soutenir l’économie du territoire de proximité, ce qui est évidemment très louable.
Mais ceci n’est pas sans conséquence sur la stratégie des entreprises. On voit ainsi dans notre région des entreprises abandonner la production d’AOC, pourtant portée par une identité forte et reconnue et par les actions collectives de l’Interprofession sur les marchés lointains (exemple : les AOC vinicoles alsaciennes se trouvent distribuées actuellement dans quelque 130 pays), pour aller vers des productions plus diversifiées dans le cadre d’une démarche libéralisée, avec par exemple la plantation de cépages rhodaniens ou autres, pour présenter une gamme plus étendue, mais beaucoup moins originale et identitaire dans le cadre du statut de Vin Sans Indication Géographique et répondre ainsi à tous les besoins du consommateur local. En conclusion, il ne faut pas perdre de vue que la démarche « locavore » revient à abandonner une production d’élite inimitable exprimant l’optimum d’un terroir et désirée dans le monde entier au profit d’une production diversifiée et banalisée reproductible n’importe où et de fait ignorée du reste du monde.
III Quelle stratégie adopter
La seule question que les producteurs doivent se poser face à cet éparpillement de la demande, est la suivante : que dois-je produire pour apporter une offre en phase avec cette demande ?
Je serais tenté d’y répondre de la manière suivante :
A. Par une adaptation de l’offre aux nouvelles habitudes de consommations qui se dessinent aujourd’hui : et principalement la diversification des instants de consommation hors du repas et la part grandissante prise par les femmes sur ce phénomène (rafraîchissements pris en terrasse, dégustations découvertes, apéritifs…), ce qui conduit à accroître la part des vins blancs fruités et légers et celle des effervescents, au détriment des vins rouges qui restent principalement affectés aux repas… (mais rassurez-vous pour l’Alsace, le vin rouge, à base de Pinot Noir ne représentant qu’environ 1 dixième de la production régionale, il a encore toute sa place d’autant plus qu’il ne cesse de progresser en qualité (c’est là notamment un effet du réchauffement climatique)
B. Par un positionnement haut de gamme, tendance luxe, car il y aura toujours une clientèle pour ce type d’achat statutaire : cela pourrait faire l’affaire de l’AOC Alsace Grand Cru, mais à deux conditions : premièrement que les produits concernés soient commercialisés à un tarif beaucoup plus élevé qu’ils ne le sont aujourd’hui. Et deuxièmement, que l’intérêt pour ces produits soit stimulé par une publicité à la hauteur de l’enjeu, ce qui passera difficilement par des démarches de marques individuelles qui n’auraient pas la force de frappe suffisante pour émerger, mais plutôt par un investissement collectif sur l’AOC qui fédère l’ensemble des entreprises au travers de l’Interprofession.
C. Par une politique d’AOC plus lisible, donc à l’opposé de la tendance actuelle à la diversification des types de produits qui finit par hypothéquer l’identité de l’AOC ! L’Alsace a une chance extraordinaire, dans un monde où le nouveau consommateur ne connaît souvent comme seul repère sur l’étiquette que le cépage, c’est d’être le vignoble de référence des grands cépages aromatiques et ainsi de pouvoir bâtir une stratégie gastronomique propre à retenir l’attention des épicuriens en quête d’émotions gastronomiques ! N’oublions pas que du vin sans cuisine n’est jamais que du vin, que de la cuisine sans vin n’est jamais que de la cuisine, mais que du vin en accord avec la cuisine, c’est de la gastronomie ! Et par une politique d’AOC portée par les nouveaux enjeux qui préoccupent nos sociétés comme la défense de l’environnement, car les deux ne sont pas incompatibles
D. Par le développement de séances de formation destinées à la jeunesse pour lui permettre d’enrichir ses connaissances et son intérêt pour le produit
CONCLUSION
Tout se passe comme si la qualité du produit fini perdait de son importance au profit de son process d’élaboration, comme si le but devenait moins important que le chemin pour y parvenir… Ceci étant, malgré ce télescopage entre la segmentation du marché en spécialités traditionnelles et la nouvelle segmentation conditionnée par des choix éthiques, il y aura toujours de la place pour les produits d’Appellation d’Origine Contrôlée, en particulier dans le domaine du vin. Le levier du luxe fonctionnera encore pour les produits chers et prestigieux, vis-à-vis des consommateurs en quête de positionnement statutaire. Pour ce qui concerne les autres AOC, elles ne continueront de trouver des consommateurs qu’aux conditions suivantes : le maintien de l’authenticité des produits, gage de leur ancrage dans la dimension culturelle, qui positionne le vin comme un produit différent des autres, une belle lisibilité, c’est-à-dire une grande cohérence entre toutes les entreprises commercialisant ladite AOC avec des repères faciles à identifier sur les marchés ; et un engagement sociétal marqué en faveur du développement durable, avec a minima la réduction des intrants et l’amélioration de leur bilan carbone. Vous aurez remarqué que je ne cautionnais pas les nouvelles modes de production des vins orange ou des vins nature, et ceci pour deux raisons : 1), car ces méthodes portent en elles-mêmes des risques évidents de dépréciation qualitative 2), car elles participent à la dégradation de la lisibilité des gammes de production (explications… soutien par le snobisme ambiant…)
Jean-Louis VÉZIEN
Ancien Délégué national de l’INAO
Ancien Directeur du Conseil Interprofessionnel des Vins d’Alsace
le 15 Septembre 2025
ANNEXES
ENQUÊTE RÉALISÉES TOUS LES 5 ANS PAR ONIVINS PUIS FRANCEAGRIMER
SUR LES CONSOMMATEURS DE VIN EN France
(NB : L’évolution est linéaire)
1980 | 2022 | |
Consommateurs réguliers | 51 % | 11 % |
Consommateurs occasionnels | 30 % | 52 % |
Non Consommateurs | 19 % | 37 % |
PARTICULARTITES ALSACIENNES
- 1) Qualité spécifique de la production
Le Vignoble d’Alsace repose sur la bordure orientale du massif vosgien, c’est-à-dire sur un champ de failles extraordinaire qui a entraîné l’effondrement du fossé rhénan. Il en résulte une mosaïque de sols qui vont de l’ère primaire à l’ère quaternaire pratiquement sans autre exemple à l’échelle planétaire. Et cette diversité des sols explique le choix des différents cépages, aux aptitudes variées, utilisés en Alsace. D’autre part, un climat particulier règne au même endroit grâce à la barrière vosgienne qui limite les influences océaniques. Ainsi les été chauds et les automnes anticycloniques plutôt frais durant la maturation, permettent à la production viticole d’associer deux caractères généralement antinomiques : la forte maturité apportée par la synthèse des sucres en été, et l’excellente fraîcheur aromatique liée à la préservation de l’acidité et des arômes par les nuits fraîches de l’automne !
- 2) Particularité de la mise en marché
Du fait d’une part de la fréquentation extraordinaire de la Route des Vins d’Alsace et donc d’un taux de vente directe exceptionnel (près de 25 %), qui permet notamment aux petites exploitations d’assurer l’essentiel, voire la totalité, de leur commercialisation, et d’autre part d’une demande individuelle de plus en plus variée, la production a tendance à se diversifier toujours davantage pour satisfaire toute cette demande, quitte à bousculer les repères et affaiblir l’identité des produits. Les conséquences sont plutôt négatives pour la vente « muette » (export et réseaux de distribution)
Statistiques de l'article
Vues: 79
Téléchargements
PDF: 19
XML: 4
